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 L'Encyclopédie du Peuple

Auteur Sujet: Dans l'bois  (Lu 257 fois)

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Dans l'bois
« le: août 25, 2025, 04:13:07 pm »
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Un sujet pour partager les articles de fond ou des fictions qui valent le détour sur le web.

Disclaimer: ce sera souvent en anglais, parce que le Québec n'a pas une grande tradition de publier du "volume" dans ses médias (imprimés et en ligne).

Je commence avec ce fantastique article de GQ: The Strange & Curious Tale of the Last True Hermit

"His name, he revealed, was Christopher Thomas Knight. Born on December 7, 1965. He said he had no address, no vehicle, did not file a tax return, and did not receive mail. He said he lived in the woods.

"For how long?" wondered Perkins-Vance.

Knight thought for a bit, then asked when the Chernobyl nuclear-plant disaster occurred. He had long ago lost the habit of marking time in months or years; this was just a news event he happened to remember. The nuclear meltdown took place in 1986, the same year, Knight said, he went to live in the woods. He was 20 years old at the time, not long out of high school. He was now 47, a middle-aged man.

Knight stated that over all those years he slept only in a tent. He never lit a fire, for fear that smoke would give his camp away. He moved strictly at night. He said he didn't know if his parents were alive or dead. He'd not made one phone call or driven in a car or spent any money. He had never in his life sent an e-mail or even seen the Internet.

(...)

When, said Perkins-Vance, was the last time he'd had contact with another person?

Sometime in the 1990s, answered Knight, he passed a hiker while walking in the woods.

"What did you say?" asked Perkins-Vance.

"I said, 'Hi,' " Knight replied. Other than that single syllable, he insisted, he had not spoken with or touched another human being, until this night, for twenty-seven years."

10 ans plus tard, il m'arrive encore de penser à cette histoire. Je me demande ou il en est dans sa vie. J'ai lu qu'il vivait une vie calme. Est-ce qu'il est encore isolé ? Il a purgé 7 mois de prison et il a fait une thérapie mais la ligne est tellement flou entre ce que la loi veut, ce que la loi veut pas, ce que le coeur veut, ce que le coeur ne veut pas, ce que le corp veut, ce que le corp ne veut pas , ce que le coeur veut mais que le corp ne veut pas, etc.

J'ai rêvé jeune de m'enfoncer dans le bois et de refaire ma société à moi, de n'être dépendant de personne. De faire mon jardin, de faire ma maison, de faire ma chaleur. Mais ca prends du métal. Je vais pas faire mon four. Ca prends de l'eau. Ca prends beaucoup de chose.

Un jour, on a manqué de bois dans mon camps de bouillage. Un tout petit camps dans lequel t'endends les souries et les mulots courir. Quand le poele a bois chauffait rouge, c'était le camps le plus chaleureux. Mais quand on a manqué de bois, on en a acheté a un peddler et ils nous a vendu du bois mouillé. Jamais nous n'avons pu retrouver notre chaleur. Le camps était humide, notre humeur maussade.

A ce moment, je comprenais que la chaleur était un bien incroyable. Je me foutais du reste, je me collait au poele quand j'arrivais tout mouillé de m'être fait éclaboussé par la ligne de transfert qui s'était fendue. Mais le poele peinait et on restait humide. Les pieds trempés, les orteils frippés. Quand j'étais seul, c'était pénible mais quand nous étions deux, nous partagions notre fardeaux et c'était déjà plus tolérable. La chaleur humaine aidait.

Chris McEndless disait que le bonheur est seulement vrai lorsqu'il est partagé. Je suis porté à être en accord.

Mais quand même, vivre dans le bois et se battre contre les éléments et non pas contre le stress d'être dans le traffic, ça doit donner au coeur le sentiment d'être près de la source même de la vie.

Je me suis préparé pendant 10 ans à acheter un lot à bois avec un accès à l'eau et des ressources pas pire. Finalement, tous mes projets avec d'autre monde ont avorté et j'ai fini par acheter une petite maison centenaire au centreville de Chicoutimi avec de la place pour jardiner et faire des p'tits feux. Peut-être qu'on le fera quand notre fils sera plus grand...

En attendant, c'est quand même une région forestière et je m'arrange toujours pour travailler dans l'bois. Quand il pleut à Chicoutimi après quelques journées sèches, ça sent la forêt.

Mais j'ai vécu en hermite à quelques reprises dans ma vie et j'ai testé les quatre saisons. J'ai appris les plantes forestières comestibles et médicinales, je sais reconnaître les spots où le framboisier serait heureux, inoculer des buches de pleurotes, aménager des frayères pour que la truite ait le goût de se reproduire, décoder les zones inondables et les crues de printemps juste à regarder le type de topographie et de végétation, des trucs de même. J'ai pas de permis de chasse ou de trappe et je pratique pas, mais j'ai des contacts qui sont à fond là-dedans pour m'initier et je connais déjà bien la réglementation. Un jour peut-être...

C'est vrai que le bonheur est plus vrai quand il est partagé, et je suis quand même un gars de réseau et de party. Mais je dois avouer que ma batterie intérieure n'a jamais été aussi remplie que quand ça faisait 3-4 semaines que j'avais pas vu d'être humain, que je me levais et me couchait avec le soleil, avec ma petite routine à mon rythme, avec beaucoup de ciel au dessus de ma tête, les animaux et les éléments comme compagnons.

Une affaire qui est vraiment bizarre, c'est que notre cerveau est ajusté pour socialiser. On voit même des visages dans des objects inertes, dans des branches de pins qui bougent au vent la nuit ou dans une ombre qui fait une tête d'indien dans le rocher selon un certain angle. Eh bien c'est la même chose avec les sons. Quand ça fait longtemps que t'as pas entendu de discussion entre humains, tu finis par en entendre partout. Le chant des grives et des parulines ressemblait à un petit commérage entre voisines de palier qui se racontent les potins du jour. Le chant du huard ou de la tourterelle à un chagrin d'amour. La buse et le jais bleu ressemblaient à un petit cri agacé, «Aweille! Fais ketchose!». Même le vent avait l'air pafois plaintif ou en colère. On aurait dit qu'ils me parlaient.

Et tout scientifique que je suis, ça me faisait du bien de leur répondre. Vraiment. De répondre au jais bleu : ben oui! J'y va couper mon bois! De répondre au huard : Ben oui, moi aussi je m'ennuie de mon ex. De répondre au vent : Câlisse, attend un peu! Calme toé s'il te plaît!!! Laisse moé le temps de tighter ma tarp comme du monde avant d'amener la pluie. S'il te plait, s'il te plaît, 5 minute!! OK?? Promis!!».

Pas que j'y croyais nécessairement, mais ça me faisait du bien. Comme boire de l'eau quand on a soif.

C'est vraiment un trip bizarre de se sentir devenir animiste presque tout naturellement. Sans faire exprès.

Une fois, il y avait un porc-épic qui grugeait la plaque de plywood de notre Zodiac. Fouille moi pourquoi, mais le porc-épic aime la colle du plywood. Peut-être qu'il apprécie le buzz que ça lui donne, ou qu'il trouve là-dedans un nutriment rare. J'essayais de le chasser mais il revenait tout le temps. C'est super facile à tuer, juste avec la tête de la hache, un coup sur la tête, ça avance lentement, presque maladroitement, phénomène rare pour un animal sauvage. Parfois il a quasiment l'air saoul. J'aurais pu le tuer. Je voulais aussi tester la rumeur qui dit qu'on peut le manger cru, qu'il donne une viande sans parasite. Mais il me regardait avec son air de porc-épic et j'avais l'impression qu'il me comprenait. Qu'il savait à quoi je pensais. Il avait l'air de quelqu'un qui porte sa croix, comme on dit.. C'est devenu mon bon buddy. J'ai attaché la plaque du zodiac hors de sa portée et il continuait de venir pendant un temps. Quand il a arrêté de venir, j'ai ressenti une vraie perte.

Il était temps que je retourne dans ' société.

Mais je souhaiterais ça à tout le monde, au moins deux jours / une nuit, complètement seul, sans internet ni rien.

cibiou

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Dans l'bois
« Réponse #1 le: août 25, 2025, 05:19:12 pm »
+2
Je l'ai raconté déjà je pense : après le confinement, même si on vit toujours en ville, on a acheté avec des amis une vieille ferme un peu isolée au bord d'un bois avec plusieurs bâtiments: on a chacun son chez-soi et puis des espaces communs. Ca donne des moments très conviviaux et bien sûr une grosse entraide pour faire tout ce qu'il y a toujours à faire à la campagne et on y est surtout à la belle saison. Mais on s'imagine aussi là-bas vieillir ensemble, autour de notre cour à regarder les couchers de soleil (et à partager une garde-malade le moment venu ;) )

Bref, retour au sujet -  au moins une fois par an, en hiver, j'y vais seule pour une semaine avec des provisions et des livres. Pas de voiture, pas de téléphone (zone blanche!), et le bourg à 2km à pied. Bon, par contre, j'ai internet pour le télétravail...Rien d'extrême du tout donc, mais de quoi s'apaiser le cerveau et surtout vivre à mon rythme à moi seule, et sans parler. (J'ai fait deux retraites silencieuses et avais été surprise du bien-être que ça m'avait apporté.)

Je n'ouvre qu'une partie de la maison, je me fais un lit devant le poêle à bois et je fais ma vie autour de ce feu. J'y chauffe l'eau pour me laver, j'y cuisine. Le matin, je vais marcher dans les chemins givrés, je fais mon bois, je travaille ensuite dans le calme, et le soir, je ferme tout et je veille devant les flames. Je bricole, je dépiote des chataîgnes ou des noix, ou je lis.
Et le temps passe toujours trop vite :)

Etant témoin dequelques exemples familiaux de solitude recherchée (puis subies) qui ont mal tournés, je sais qu'il ne faut pas s'abandonner trop longtemps au plaisir de l'isolement - mais des doses de temps en temps, pour un rééquilibrage et recharger les batteries sociales, c'est devenu nécessaire à ma santé mentale.
« Modifié: août 26, 2025, 03:31:52 am par cibiou »

Charlemagne

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Dans l'bois
« Réponse #2 le: août 28, 2025, 10:17:09 pm »
+3
Je vais dévier un peu.

J’ai grandi à la frontière de la modernité et du passé, sur une rue isolé. Les maisons étaient grandes, quand même moderne, mais avaient tous un poêle à bois. Pour moi, un poêle à bois n’est pas un luxe ou un vestige, c’est du chauffage. C’est un ami.

Quand j’arrivais de l’école, j’avais la tache de partir le poêle. On avait toujours 1 cordes de bois dans le sous sol et le samedi, c’était la corvé de l’amener du garage au sous sol.

Le bonhomme Lacoste venait livrer le bois en été, toujours trop vert. Mêlé avec de la branche d’émondage. On avait à corve de corder tout ça. Ça sentait le bon, ça sentait le bois. On montait les cordes et on se laissait de l’espace entre celle pour pouvoir passer, ça nous faisait un labyrinthe. On délogeait les couleuvres, c’était comme trouver un trésors

À l’automne, on rentrait le bois dans le garage. Encore l’odeur de terre, de feuille morte, la fraîcheur de l’air. Quand je marche dans le bois, l’odeur des feuilles mortes me rapelle cette période.

Pour mon érablière, il fallait prévoir 30 cordes de 24 pouces. On coupait les érables malade en hiver, on se risquait parfois à les ramener en ski doo mais souvent, on ramenait ça au printemps au tracteur. Le bonhomme sacrait parce que sa chaîne n’était pas aiguisé et ses vieux yeux l’empêchait de l’aiguiser. On fendait à la St-Jean et on cordait sous la tôle. Et à l’automne, on amenait le bois dans le punch à bois. C’était comme quand j’étais jeune et j’ai amené mes enfants faire tout ça avec moi. Ils en parlent encore.

C’est viscérale faire son bois. C’est ancestrale. C’est épuisant mais pourtant si reposant. J’allais faire mon bois pendant trois jour, et je revenais calme, plus de grichage dans mon cerveau. Mes ides étaient aligné pour les trois jours suivants. C’est pas du sang dans nos veines mais de la sève. On suit les saisons nous aussi. L’automne arrive et on s’active pour hiberner.

Durant la crise du verglas, le vieux poêle à bois nous chauffait. On se faisait à manger sur son dos. On allait jouer dehors et on faisait sécher notre linge. Tandis que le monde sombrait, tandis qu’à l’extérieur, notre famille éloigné s’en faisait pour nous, on se collait sur notre poêle, on se tournait pur être réchauffé de tout les côté, on lisait un livre à sa lumière. La vie, c’est la chaleur d’un feu.

Pour revenir au sujet, sans m’isoler, je vais quand même souvent dans le bois. La vente de mon érablière me fait encore mal mais je compense autrement.

cibiou

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Dans l'bois
« Réponse #3 le: septembre 02, 2025, 09:47:06 am »
0
[...] Pour moi, un poêle à bois n’est pas un luxe ou un vestige, c’est du chauffage. C’est un ami.

[...]La vie, c’est la chaleur d’un feu.
C'est une jolie déviation.
En hiver, une maison sans feu me parait morte. Le crépitement, l'odeur qu'il dégage et la lumière de la flamme apporte une présence précieuse qui vaut bien un animal de compagnie (ou un conjoint ;) )