Ça va faire un peu psychologie de bottine, mais quand même... On dirait que la perception du gérant d'estrade n'est vraiment pas la même chez la plupart des hommes et la plupart des femmes. Entre hommes, je trouve qu'on va rarement commenter un sujet personnel à moins que ce soit sollicité ou impossible à éviter (disons, un collègue qui arrive en béquille et qui en arrache sans aucune subtilité). Une fois que la «permission» est accordée de parler de quelque chose, chacun y va de son petit commentaire, suggestion, conseil, et le principal intéressé peut faire tout ce qu'il veut avec, en prendre, en laisser, foutre tout ça aux poubelle, c'était gratis. Les gérants d'estrades sont dans l'estrade, et ils y restent.
Par contre, chez bien des femmes on dirait que tous les sujets sont abordés beaucoup plus facilement, même les plus personnels, mais la pudeur est ailleurs: il s'agit plutôt de ne pas donner de conseils et de laisser la personne parler de sa situation le plus possible, en renchérissant dans le même sens qu'elle. Dans une situation comme ça, donner un conseil, c'est comme si les gérants d'estrade cessaient de jaser pour jaser, descendaient sur le terrain et donnaient des ordres l'index levé, se prenaient pour de véritables petits boss, ou pour des petits juges prononçant des sentences exécutoires, etc.. Et c'est réellement ressenti comme ça (du moins selon ce que je peux lire).
Il y a comme un côté «c'est MA vie, je fais ce que je veux avec», qui semble un cri du coeur chez plusieurs filles confrontée à un conseil, alors que chez les gars, il me semble que c'est une prémisse absolue, que personne n'a besoin de préciser et encore moins de crier. C'est bien parce que «c'est ta vie et tu en fais ce que tu veux» qu'on se permet de donner des conseils ou des trucs lorsqu'un sujet est sur la table, et même parfois, qu'on en donne le plus possible (on s'en remet à ton propre tri sélectif). Et je me demande si ça pourrait venir d'une différence dans l'éducation (parentale, scolaire ou par l'influence des pairs?) qui pourrait être plus contrôlante et/ou moins portée à valoriser la confiance en soi chez les filles que chez les gars.
D'abord, tu admets toi-même que les avis ne sont pas formulés de la même façon à l'endroit des hommes et à l'endroit des femmes, puisque dans un cas ils sont sollicités, alors que dans un autre, ils sont émis sans que l'on se soucie de savoir si la personne veut recevoir un conseil ou non. Après, tu t'étonnes quand même que les réactions soient différentes par rapport à deux situations opposées, en attribuant le tout sur une différence culturelle basée sur le sexe.
Tu ne vois pas que le problème n'est pas dans la façon dont les hommes ou les femmes émettent des conseils, mais dans la façon dont on émet des conseils en fonction du fait que ce soit à un homme ou à une femme que l'on s'adresse. La vérité, c'est que les gens prennent pour acquis qu'on doit d'abord demander à un homme s'il souhaite recevoir un conseil, alors qu'on peut émettre un conseil à une femme sans se soucier du fait que ce soit désiré ou non. C'est un présupposé qui teinte l'ensemble de la démarche de communication d'une forme de paternalisme désagréable, puisqu'en émettant le conseil, on prend aussi pour acquis que la femme DOIT être conseillée, donc qu'on ne pense pas qu'elle soit en mesure d'évaluer la situation, de mesurer les alternatives qui s'offrent à elle et de faire un choix sans recevoir un avis extérieur; alors que dans le cas d'un homme, on s'informe de sa démarche ou de sa réflexion avant de lui proposer un conseil pour compléter la démarche qu'on suppose qu'il a entrepris seul. Comme si d'avance on accordait à un homme une certaine autonomie ou certaine crédibilité quant à ce qu'il pense, alors qu'au contraire, on pense que la femme n'est pas en mesure de compléter toutes les étapes de sa démarche toute seule. Tout ceci n'est évidemment pas calculé ou formulé, mais c'est le sous-texte qui façonne le processus de communication que l'on utilise pour s'adresser à un homme à femme. Je pense que dans cette situation, il est tout à fait légitime pour une femme de revendiquer son droit à disposer de sa vie comme elle l'entend AVANT de se montrer conciliante face aux conseils qu'elle reçoit.
Je l'ai remarqué souvent. Même entre femmes. Par exemple, sur l'allaitement, c'est comme si le simple fait de promouvoir l'allaitement ou d'en vanter les éventuels bienfaits était une façon détournée, ou même un simple prétexte, pour critiquer, juger, condamner, et tenter de contrôler les femmes qui ne peuvent ou ne veulent allaiter.
Cet exemple est quand même fort mal choisi. Bien sûr que promouvoir l'allaitement, dans un contexte neutre, n'est pas une façon détournée de critiquer, juger ou condamner les mères qui ne veulent pas allaiter. Mais c'est quoi le contexte actuel? Le Mieux-vivre, qui est remis à chaque femme enceinte au Québec, comporte plus de 80 pages d'information sur l'allaitement VS 12 pages sur l'utilisation de la bouteille. Pour les femmes qui souhaiteraient allaiter mais chez qui la prise au sein n'est pas bonne ou trop difficile, on dit suggère de tirer le lait mais on précise bien de ne jamais l'offrir à la bouteille puisque cela pourrait ruiner les chances d'allaiter au sein POUR TOUJOURS!! par la suite. Ce n'est donc plus le bienfait du lait maternel qui est "vanté" ici, mais l'acte d'allaiter en soi, ce qui est un peu bizarre tu en conviendras. Les hôpitaux de la région, ici, sont tous dans le programme "Amis des bébés" de l'ONU, ce qui fait que dans les cours pré-nataux, on n'aborde pas le sujet de la préparation ou de la bouteille. J'ai des amis qui ont suivi des cours récemment et l'infirmière a débuté les cours en disant, et je cite: "Ici, on ne considère pas que le biberon est une façon valable de nourrir un bébé, donc on n'abordera pas le sujet dans les cours." Il y a des lobby pour critiquer "l'industrie de la formule" en disant que c'est un racket économique et que c'est pour cette raison qu'on met l'allaitement autant à l'avant-plan, mais qui parle de l'industrie du tire-lait, du vêtement d'allaitement, de la Dompéridone pour favoriser la production de lait, etc.? L'ensemble du discours social sur l'allaitement est actuellement biaisé et complètement dépourvu de nuances, et les données scientifiques sont presque manipulées par le lobby de l'allaitement (par exemple, les bienfaits du lait maternel sont réels, mais ils sont quand même négligeables quand on pense aux bienfaits d'un environnement général positif et stable pour l'enfant; Courtney Jung en parlait dans son article
Overselling Breast-feeding: "As the director of the Agency for Healthcare Research and Quality explained in 2009, if six babies are breast-fed exclusively for six months, one of them will not get an ear infection she otherwise would have had. That’s about 5,400 hours of breast-feeding to prevent one ear infection. If 26 women breast-feed exclusively for six months, they can collectively prevent one hospitalization for a respiratory tract infection.").
Donc, dans un contexte où les premiers intervenants qui entourent une femme enceinte critiquent ouvertement le choix de nourrir un enfant au biberon, oui, promouvoir l'allaitement peut devenir une forme de critique sociale, et oui, une forme de condamnation des femmes qui ne peuvent pas ou ne veulent pas allaiter.
Moi, ce que j'aimerais, c'est que chaque femme qui donne naissance à un enfant soit invitée à allaiter dans un environnement positif, sans toute la pression qu'elle peut ressentir présentement, et surtout, sans l'obligation des milieux hospitaliers lors des soins post-natal (si tu dis vouloir allaiter et que tu ne t'en sens pas capable post-accouchement, les infirmières refusent de te fournir de la préparation pour te "forcer" à continuer dans la voie de l'allaitement; il n'y a rien de sain là-dedans), et qu'on lui laisse le choix de changer d'idée, ou de se réessayer quand elle est plus en forme, ou de ne pas vouloir du tout puisqu'elle a probablement ses raisons. Je pense qu'un bébé qui est nourri au biberon dans le calme et la sérénité bénéficiera somme toute d'un meilleur environnement qu'un bébé allaité dont la mère nourrit soigneusement sa dépression post-partum à force de culpabilité et de regrets, et je pense que ça aussi on devrait le dire aux femmes qui accouchent.
Après, tu peux faire semblant que l'allaitement est un discours "neutre" et prétendre que son articulation est anodine, mais je suis assez convaincue que ce n'est pas le cas.